Depuis plus de mille ans maintenant, cet ensemble humain, il est vrai, ne s'est jamais rompu. Des innombrables épreuves et guerres qu'il a traversées, il est toujours sorti finalement renforcé et uni. L'histoire de la France devrait faire croire à ses habitants qu'elle est éternelle. Pourtant, l'inquiétude, le doute et la résignation de nouveau l'habitent, illustrés par tous les débats qu'aujourd'hui elle suscite. Cette angoisse est bien française, comme si ce pays accroché à l'extrême pointe occidentale de l'Europe redoutait sans cesse d'être emporté par les eaux qui le cernent et les vents qui le battent, alors qu'il n'est peut-être pas de nation aux proportions géographiques plus heureuses.
Mais la France ne se réduit pas à une géographie. C'est d'abord une histoire, et c'est surtout une idée. Or, en cette fin du deuxième millénaire, cette idée se brouille. Ce mal-être qui rôde et s'installe n'est pas une invention narcissique de Français qui aiment, c'est vrai, se regarder. Quand le monde actuel observe la France, lui aussi s'interroge. Vu de l'autre côté de ses frontières, notre pays inquiète. D'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, des États-Unis, c'est le même étonnement sur cette nation troublée, ébranlée, à la recherche de ses repères, de cette fameuse idée qu'elle se faisait d'elle-même et qu'elle parvient de plus en plus difficilement à exprimer.
Comme souvent lorsqu'elle va mal, la France cherche d'abord des boucs émissaires. Ses 3,3 millions de chômeurs, ses exclus, ses SDF, ses banlieues à la dérive, sa dette et quoi encore seraient le résultat de la mondialisation des échanges, de la folie du marché, d'une construction européenne mal conduite ou de l'impossible gestion des sociétés complexes. Jamais, pourtant, les gouvernants n'ont disposé d'autant d'informations, de données et d'instruments de pilotage ! D'autres pays, l'Allemagne en tête, montrent que la fatalité du déclin, l'impuissance ou l'étroitesse des marges sont de mauvais alibis. Si mal français il y a, il est d'abord français.
Face aux changements du monde, le tissu des convictions et des valeurs qui font la trame de ce pays se déchire.
Tous les principes de la République qui ont aidé la France à traverser et à surmonter les épreuves de deux guerres mondiales, de la décolonisation, de l'explosion démographique, de l'urbanisation, des tensions sociales sont remis en question ou jetés à terre. Que reste-t-il de l'intérêt général, du lien social, quand la France offre des visages aussi différents et antagonistes que Bellac, la petite cité limousine chère à Giraudoux, où la politique est demeurée un café du commerce, et la barre des Francs-Moisins, en Seine-Saint-Denis, où les enfants ne croient plus en rien, sinon à la débrouille et à la combine ? Qu'y a-t-il en commun entre la France des emplois protégés et la France des entreprises qui se bat à ses risques et périls sur les marchés mondiaux ?
La société française est si écartelée que l'agrégation des hommes parvient de plus en plus difficilement à s'y faire pour produire cette conscience morale qu'on appelle « nation ». Des doutes s'élèvent sur ces sacrifices que Renan appelait de ses vœux en évoquant « V abdication de l'individu au profit d'une communauté». Les facteurs du vivre ensemble sont si chahutés que la France multiplie, avec une fébrilité à la fois coupable et inédite, les célébrations commémoratives. Les briques du sentiment national, qui forgent la confiance en soi du pays, sont toutes descellées, et la grande question de la nation française devient, dans une spirale intellectuelle décadente, une interrogation rétrécie et fébrile sur la nationalité française. Passer de la nation au nationalisme, c'est régresser, avouer ses faiblesses et s'abandonner à une névrose obsessionnelle.

