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Les Français sont en avance sur la France
Îïóáëèêîâàíî: 03.10.2011
Le problème, c'est que les Français ont changé plus vite que la France. Par bien des aspects, les Français sont plus « modernes » que les structures de leur pays. La France dure, brutale, archaïque persiste. Mais, elle ne signe pas. Les Français ont beau noyer leurs chagrins, huiler lei engrenages, liquider, liquéfier, compacter, moduler, alléger, se gorger
de télévision, ils butent contre des chiffres, chômage, formation, déficit du commerce extérieur, déficit de la Sécurité sociale, vieillissement de la population. La France reste en retard. Son niveau de produit national
implique le sacrifice d'une fraction de la population. L'économie, le marché, l'offre ne peuvent pourvoir à tout et à tous. Ni la télévision. Ni les fantasmes.
L'impuissance à se partager avec équité les avantages de la France moderne coince les Français à la veille du XXIe siècle : la désagréable certitude que les rôles ne sont pas bien distribués. En jetant au panier l'idéal de révolution sociale qui avait inspiré tous les progressistes du passé, les Français ont relégué la France sociale à une place résiduelle. Pourtant, il a subsisté, le petit peuple des revenus minimaux, par derrière le grand potlatch des idées et des classes, au verso des écrans de fumée, hors les incantations à la société de communication, en deçà des fabriques d'images harmoniques, attractives et consensuelles.
Les Misérables n'ont pas de pudeur. Us ne sont pas polis. Ils se pointent quand ils ne sont jamais invités. Ils gâchent les jolies vues de l'esprit. Ils sont vulgaires, triviaux, rudimentaires. Ils parlent un mauvais français. Ils sont si nuisibles qu'ils se nuisent à eux-mêmes, s'entre-tuent, se violent, s'agressent, salissent, font des revendications impos¬sibles, tirent la société vers le bas. Mais ils existent et ne se contentent pas d'être des dossiers de télévision.- les orphelins battus dans des centres d'éducation surveillée, les enfants maltraités, les ouvriers de labeur, percherons d'usine, les employés stressés, les mal payés, les pas payés, les impayés, les chômeurs, les malades, les aliénés. La France n'est pas moins schizo que ses locataires car elle se vit à deux vitesses. Les « riches » consomment de la vitesse à volonté. Ils vont plus vite, pouvoir de la vitesse .- transports, calculs, informations, intelligence artificielle. Les pauvres n'ont pas les moyens de se payer de la vitesse. Alors, ils traînent, ils sont affalés sur les bancs et dans les couloirs publics. On les trouve en masse à tous les terminaux des transports, aériens exceptés : gares SNCF, stations de métro, bouches de métro, berges. Ils mendient des tickets de transports. Ils sont lents. Immobiles.

Ils n'ont pas pu monter dans le dernier wagon. Ce sont des moins que rien, des Français qui comptent pour du beurre, des zéros, 0 km/h.
Phénomène d'induction : les liens entre la vie politique et les affaires de consommation se sont resserrés, pour le meilleur comme pour le pire. Pour le meilleur, on l'a vu : la liberté. Pour le pire : la montée en puissance du Front national et la popularisation de nouvelles façons de consommer des produits de plus en plus allogènes suivent des courbes dont le parallélisme est frappant. Tout s'est passé comme si l'adhésion aux valeurs du Front national avait été une réponse réactive à la «dénaturalisation» indiscutable de la consommation nationale. Ce n'est pas une simple coïncidence si ce contre-mouvement xénophobe a correspondu à l'engouement des Français pour les glaces, les parfums et les fleurs exotiques. Comme il est une réaction à la banalisation des avocats et des kiwis, ou au succès du fast-food, aux petits déjeuners aux céréales. Mettez-vous à la place de ces petits Blancs, à la case de l'oncle Le Pen : on bouffe étranger, bouffons les étrangers. Moins les Français mangeaient français, plus ils se sont excités. S'il n'y avait eu que les trucs exotiques, cela n'aurait pas été trop grave. Les esprits les plus étroits cèdent toujours à la longue une petite place à l'inconnu. Mais ils se sont sentis carrément à l'étroit, dépossédés de leur raison d'être quand les produits de grande consommation ont à leur tour largué la France po¬pulaire. Ce n'est pas que les pâtes ont été moins pâtes, les choucroutes moins choucroutes, les soupes moins soupes, mais le message publici¬taire a changé de tonalité. Il est monté de plusieurs crans. Fini, le parler populaire, « graillonnant », bruyant, bien français de chez nous. Abolies aussi tout un tas de valeurs comportementales qui faisaient de la France profonde une France majoritaire. Elles se sont inversées. Chan¬gement de sexe, par la féminisation de la masculinité et le droit des femmes à l'orgasme : on était « homme », on se retrouve à cheval sur des valeurs féminines, de quoi être désarçonné. Changement de règles : on était pour l'autorité et la répression des « déviances », et on doit se recomposer son rôle dans une société où il n'y en a plus que pour la to¬lérance, la permissivité, l'apologie de la différence et de la segmenta¬tion, la compréhension de la déviance, l'exaltation des valeurs aupara¬vant marginales. Changement de régime économique : l'économie mo¬derne a pris le pas sur les anciennes classifications, rejetant dans la marginalité le petit entrepreneur, le petit commerçant, les petits pay¬sans, la petite ménagère pure et dure, mais aussi les mineurs, les sidé¬rurgistes, les OS, les maçons... Changement politique : les partis de droite se sont déplacés vers les valeurs culturelles de la gauche libérale
(jouir et permettre), et les partis de gauche vers les valeurs écono-/ miques de la droite libérale (entreprendre et gagner).
On a vite oublié que c'était bien pire vingt ans plus tôt. Pour tout jeune, femme, artiste, Noir, Arabe ou Juif, enfant, téléspectateur, mani¬festant dans la rue, homosexuel, la France est un peu plus facile à vivre, plus libre et plus tolérante, qu'elle ne l'avait été. Plus « cool ». Seule¬ment, voilà, plus on est libre, plus on devient exigeant. Les paysans font des jacqueries, les infirmières des sit-in, les étudiants et lycéens des happenings... Et les Français font la France.
D'après Ph. G a v i, Les Français du coq à Vâme

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